04 janvier 2004

:: Méchanceté et compassion

J'établis ici une distinction entre les diables à cornes et les diables tout court. Les diables cornus prennent plaisir à la cruauté, refusent d'écouter, paraissent s'acharner à détruire ceux qui les entourent, du moins en tant qu'êtres indépendants. J'ai bien du mal à l'admettre mais, avec eux, il n'y a souvent rien à faire. Je suis loin de prétendre que nous puissions remédier à tous les problèmes et changer systématiquement les méchants en bons. Mais la plupart des diables n'ont pas de cornes; ils sont agressifs parce qu'ils sont faibles, et cruels parce qu'ils ont peur. Avec eux, il ne faut pas renoncer. Les familles trouvent souvent des excuses aux diables cornus, ce qui est un bien en même temps qu'un mal. Les familles peuvent amener les gens à ne plus se sentir complêtement abandonnés, et cela est sans doute valable car c'est un premier pas nécessaire pour se considérer soi-même comme un être humain.
[...]
Il est vrai que beaucoup de gens prennent plaisir à haïr. "Haïr est sacré", disait Zola. Haïr donne aux gens l'impression qu'ils ont des principes et des opinions. Mais j'objecterai que découvrir un trait admirable ou touchant chez quelqu'un d'incompréhensible ou de détestable n'est certainement pas moins satisfaisant. Les sentiments humains partagés, les larmes qui montent aux yeux devant la souffrance de complets étrangers, sont parmi les émotions les plus profondes. Chaque fois que nous en faisons l'expérience, nous redécouvrons notre appartenance à l'immense famille qu'est l'humanité. Humanité signifie à la fois "tout le monde" et "bonté". Rares sont les gens qui sont totalement dépourvus de bonté. Découvrir ce précieux filon sous un sol pierreux compte parmi les défis les plus exaltants.
Theodore Zeldin - De la conversation

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